Par Khadija El Gour *
Le dialogue politique sérieux, qui a été incarné par M. Mohamed Ouzzine lors de son passage dans l’émission « Saâate Essaraha » (L’heure de la franchise), ne saurait être réduit à une simple interaction conjoncturelle avec des questions d’actualité. Il reflète plutôt un besoin national pressant de rétablir l’équilibre au débat public et de le restaurer dans sa fonction première, à savoir d’être un espace pour interpeller les décisions publiques, défendre le rôle des institutions et prendre parti de manière claire en faveur des préoccupations des citoyens et citoyennes.
Ce débat s’inscrit dans un contexte national délicat, où les enjeux de confiance s’entrecroisent avec les attentes croissantes de la société, à l’heure où il n’est plus acceptable de se contenter de discours généraux ou de slogans tout faits. Il est désormais indispensable d’adopter des positions claires, de poser des questions précises et de faire preuve d’une véritable capacité à prendre le pouls de la société et à l’exprimer de manière responsable et franche.
De ce fait, la valeur de ce type de dialogue réside non seulement dans son contenu politique, mais aussi dans sa symbolique démocratique, car il consacre un principe fondamental selon lequel la politique ne recouvre pas sa légitimité que lorsqu’elle retrouve son essence : expliquer les décisions, interpeller les choix et corréler le pouvoir à la responsabilité de rendre des comptes devant l’opinion publique.
Dans ce cadre, les propos de M. Mohamed Ouzzine, Secrétaire général du parti du Mouvement Populaire, ont rappelé une vérité centrale qui a été souvent ignorée : les dysfonctionnements qui entachent la vie politique ne sont pas uniquement liés à la divergence des positions entre la majorité et l’opposition, mais sont fondamentalement tributaires du degré de l’engagement collectif à faire des institutions de véritables espaces d’un débat responsable, et de la disposition des acteurs politiques à assumer pleinement leurs rôles de contrôle, de proposition et d’évaluation. En effet, la distinction entre les positions de gestion et de contrôle ne doit pas servir de prétexte pour affaiblir le débat ou banaliser les questions. Cette distinction devrait, au contraire, offrir un cadre sain qui garantit l’équilibre entre les institutions et fait des différends une voie vers les améliorations, et non une justification des tensions ou de la paralysie.
Par conséquent, le fait de soulever le débat autour de fonds, de programmes et de projets pour lesquels les données sont insuffisantes ou pour lesquels les clarifications nécessaires n’ont pas été fournies au public ne devrait pas être interprété comme une surenchère politique ou une opposition de forme. Il s’agit plutôt d’une pratique démocratique légitime découlant du droit de la société à l’information, du devoir des institutions de clarifier la situation et de la nécessité de préserver la confiance entre les citoyens et l’Etat. En l’absence de chiffres et face au repli de la logique d’évaluation, l’ambiguïté et les interprétations erronées règnent, érodant la confiance et creusant le fossé entre les citoyens et les décisions publiques.
Dans le même contexte, réaffirmer la place centrale du Parlement et les rôles constitutionnels de l’opposition n’est pas une simple formalité consistant à invoquer des textes institutionnels, mais un plaidoyer en faveur de l’essence même de l’équilibre démocratique. Les institutions ne se renforcent pas par le silence, ne se développent pas par un consensus artificiel et ne se consolident pas par des justifications toutes faites. Au contraire, les institutions se renforcent à travers un débat responsable, une reddition des comptes rigoureuse et le respect du droit du citoyen à comprendre comment les décisions publiques sont prises, sur quels fondements elles reposent et quels sont leurs impacts effectifs sur sa vie quotidienne.
S’agissant de la question de l’heure légale, le débat qu’elle a suscité exprime une revendication légitime selon laquelle toute décision publique, aussi technique parait-elle, doit être clairement fondée, justifiée de manière convaincante et expliquée suffisamment au public. Le temps n’est pas un facteur neutre, mais un élément structurel dans l’organisation de la vie quotidienne, intimement lié à l’équilibre de la famille, aux horaires scolaires et aux conditions de travail et de déplacement. Par conséquent, l’interpellation de cette décision demeure légitime, car elle découle d’un impact concret ressenti par les citoyens dans les détails de leur vie quotidienne, et non d’une position politique abstraite.
Cette dimension prend une importance accrue lorsqu’on prend en considérations les charges cumulées qui pèsent sur les femmes, lesquelles se trouvent au cœur d’une équation quotidienne complexe combinant travail, gestion de la famille, suivi de la scolarité des enfants et organisation du temps domestique. De ce fait, toute décision affectant l’heure légale doit également être analysée sous l’angle de son impact social et humain, notamment sur les femmes, qui sont au cœur de la dynamique de l’équilibre familial. Défendre la clarté de cette décision, c’est avant tout défendre une justice temporelle et sociale prenant en considérations les réalités vécues par les populations.
Dans cette perspective, la question de la justice territoriale, en particulier en lien avec le monde rural, n’a jamais été un simple détail, mais un point d’entrée fondamental pour comprendre la profondeur de la problématique de développement du Maroc. On ne peut pas parler de politiques équitables tant que persistent les disparités territoriales, ni d’un développement équilibré tant que de larges pans de la population, notamment dans les zones rurales et montagneuses, continuent de souffrir des difficultés d’accès aux services de base. Le monde rural se saurait être mis à la marge dans notre vision politique, car il est au cœur de la bataille pour l’équité territoriale et la justice sociale.
D’autre part, l’évocation des Marocains du monde dans ce débat témoigne d’une prise de conscience croissante de leur place centrale, en tant qu’acteurs clés dans l’économie nationale, vecteurs de transfert des expertises et contributeurs actifs au rayonnement international du Maroc. Par conséquent, leur assurer une participation effective au débat public et une représentation politique équitable demeure une composante essentielle du parachèvement de l’édifice démocratique.
Fidèles à notre référentiel au sein de l’Organisation des Femmes Harakies, nous soulignons que la défense des questions des femmes, de la famille, du monde rural et des Marocains du monde passe nécessairement par le plaidoyer en faveur d’une prise de décision publique claire, d’institutions fortes et d’une vie politique qui retrouve son essence fondée sur la responsabilité et l’engagement. Pour nous, la politique ne saurait être une gestion des postes, mais plutôt une action et un mécanisme pour rétablir l’équilibre entre la société et ses institutions.
Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de discours prétendant parler au nom des citoyens, mais de prises de position qui reflètent véritablement leurs préoccupations et redonnent toute son importance à l’interpellation politique sérieuse et responsable et à un débat public générateur de confiance. Lorsque la politique devient un outil pour dire la vérité et un espace pour défendre l’équité, elle retrouve sa légitimité, restaure la confiance des citoyens et accomplit pleinement son rôle au service de l’intérêt général.
* Présidente de l’Organisation des Femmes Harakies
