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« Il est temps » … Quand la jeunesse marocaine fait face à la question du Maroc de demain

Par Mustapha Sghiri *

Face aux profondes transformations que connait la société marocaine et la recrudescence des manifestations de la désaffection politique chez de larges franges de la jeunesse, de rares initiatives émergent pour tenter de rétablir des ponts entre les générations émergentes et les institutions partisanes.Dans ce contexte, l’initiative « Il est temps », lancée par la jeunesse du parti du Mouvement Populaire à l’occasion de ses journées portes ouvertes, se présente comme une expérience digne d’être examinée et analysée, non pas sous un angle purement organisationnel, mais en tant qu’une pratique de terrain qui aborde des concepts centraux en sciences politiques, tels que la socialisation politique, la démocratie participative et le renouvellement des élites.

Sous un angle institutionnel, l’initiative « Il est temps » peut être considérée comme l’expression d’une évolution dans le mode de fonctionnement de la direction partisane au sein du Mouvement Populaire. Le Secrétaire général du parti, M. Mohamed Ouzzine, a, en effet, été le parrain de cette initiative, l’inscrivant dans le cadre de la logique de la gouvernance partisane et du renouvellement de la médiation politique. Cette dynamique a été déployée à travers des séances de dialogue continues qui se sont étalées sur plus de trois semaines, rompant avec la logique de la mobilisation conjoncturelle et adoptant une approche reposant sur l’écoute régulière et l’interaction directe avec les jeunes issis des différentes régions du Royaume, y compris des étudiants, des cadres et de jeunes compétences sans appartenance organisationnelle. Cette approche témoigne d’une prise de conscience croissante au sein de la direction du parti que la crise de confiance entre la jeunesse et la politique ne peut être résolue par des slogans, mais plutôt par la reconstruction des canaux de communication, la modernisation des mécanismes d’encadrement et la transformation du parti en un espace institutionnel capable d’assimiler les critiques et les différences. Ce choix reflète une compréhension avancée du rôle de la direction du parti aujourd’hui : une direction qui consolide la confiance par le temps de l’écoute, et non par la densité de la rhétorique.

une direction qui consolide la confiance par le temps de l’écoute, et non par la densité de la rhétorique. .

Lors de ces séances de dialogue, les débats n’étaient ni orientés ni préparées à l’avance, mais étaient caractérisées par la franchise et, parfois, par une critique acerbe. Ont été, en effet, soulevées des questions relatives à la crédibilité des partis, aux dysfonctionnements entachant la pratique politique, à la désaffection des jeunes envers la politique, à la difficulté d’accès des jeunes aux postes de décision et aux limites des réformes au vu des dysfonctionnements structurels notoires. « Il est temps » a constitué ainsi un espace public miniature, où la politique est pratiquée comme un débat rationnel et une interaction sociale, et non comme de simples discours stéréotypés ou des promesses électoralistes au sens où l’entend Jürgen Habermas. C’est là que se croisent opinion, critique et expérience de terrain, loin de toute logique d’endoctrinement ou de tutelle.

D’un point de vue académique, cette initiative peut être perçue comme une forme de socialisation politique informelle, qui revêt une importance particulière dans des contextes caractérisés par la faiblesse de la confiance dans la médiation partisane. Cette initiative réintroduit la politique auprès des jeunes non pas comme un champ fermé, mais comme un domaine ouvert à la compréhension, à l’interpellation et à la participation, à travers l’interaction directe avec les acteurs et la compréhension de la logique de prise de décision de l’intérieur, plutôt que de se contenter de lancer des critiques de l’extérieur.

L’initiative « Il est temps » s’inscrit également dans la logique de la démocratie participative, qui n’est plus seulement un concept constitutionnel ou juridique, mais une pratique sociale et culturelle fondée sur l’écoute et la reconnaissance des différences. La restauration de la confiance ne passe pas par des appels abstraits à la participation, mais par la création d’espaces de discussion sûrs où les questions soulevant les préoccupations des jeunes sont respectées et qui sont perçus comme des leviers du renouveau, et non comme des menaces pour la stabilité des organisations.

Cette initiative est indissociable du débat plus large sur le renouvellement des élites politiques au Maroc, car le véritable enjeu ne consiste plus seulement à convaincre les jeunes pour adhérer, mais réside dans la disposition des partis à repenser leurs structures internes, leurs modes de fonctionnement et la logique de répartition des responsabilités en leur sein. C’est dans ce cadre que s’inscrit la voie du rajeunissement empruntée par le Mouvement Populaire depuis son dernier congrès national ; une orientation visant à insuffler du sang neuf dans ses structures dirigeantes et organisationnelles, dans une tentative de rompre avec l’image d’un parti fermé sur les mêmes visages et les mêmes expériences.

Cependant, le rajeunissement des façades ne suffit pas à lui seul ; il doit s’accompagner d’un véritable renouveau de la prise de décision, des modes de pensée et des relations du parti avec la société. C’est là que réside l’importance d’initiatives telles que « Il est temps », en tant que test pratique de la capacité de l’acteur partisan à se transformer et de sa volonté d’écouter, et non pas seulement mobiliser.

Dans ce contexte, l’initiative Il est temps » ne pourrait être évoquer sans la relier aux grandes attentes placées dans le Maroc de demain. La désaffection politique qui caractérise le comportement d’une partie de la jeunesse n’est pas une fatalité, mais plutôt la conséquence naturelle d’agissements accumulés qui ont vidé la politique de sa dimension participative et l’ont souvent transformée en un domaine fermé pour la gestion des positionnements. Dès lors, rompre avec ces agissements devient une condition essentielle pour réhabiliter l’action politique en tant que levier de développement et de justice sociale.

En définitive, le débat d’aujourd’hui ne porte pas sur le succès d’une initiative en particulier ni sur l’évaluation d’une expérience organisationnelle en tant que telle, mais plutôt sur une question plus profonde : quel modèle de participation politique voulons-nous pour le Maroc de demain ? Un Maroc qui se satisfait de gérer la désaffection politique, ou un Maroc qui choisit d’y faire face en réhabilitant les jeunes dans leur rôle d’acteurs pleinement autonomes dans la prise de décision ?

Le Maroc de demain, confronté aux défis économiques et sociaux et aux transformations géopolitiques accélérées, ne peut tolérer la perpétuation de la logique de l’exclusion silencieuse ni la reproduction d’agissements qui ont nourri l’indifférence et la défiance. Il a besoin d’une nouvelle politique, pratiquée avec un esprit éducatif et participatif, qui persuade avant de mobiliser et qui implique avant d’exiger la loyauté. Dans cette perspective, les initiatives de dialogue et d’ouverture prennent tout leur sens, non comme des actions conjoncturelles, mais comme les premiers jalons d’un long processus de reconstruction de la confiance.

Le Maroc de demain est le Maroc de la responsabilité commune : une jeunesse consciente que le changement ne peut s’opérer en dehors des institutions, et des partis politiques qui ont saisi que leur survie est tributaire de leur capacité à se renouveler, à écouter et à élargir les cercles de prise de décision. C’est un Maroc où il n’y a pas de place ni pour la politique du fait accompli ni pour la culture du fauteuil, mais plutôt pour une politique qui considère la différence comme une force, le débat comme une condition essentielle et la participation comme un droit et un devoir en même temps.

Dans cette perspective, l’initiative « Il est temps » ne semble constituer qu’un indicateur que la prise de conscience est en construction, que l’ère de l’attentisme est révolue et que l’avenir ne s’offre pas mais se construit par l’accumulation, le courage de poser les questions difficiles et l’investissement dans l’être humain, notamment les jeunes. Le véritable enjeu demeure cependant la transformation de cette prise de conscience en pratiques pérennes, capables de générer une nouvelle génération de politiques, convaincus que servir la nation n’est pas un privilège mais une responsabilité historique.

* Docteur en droit public et sciences politiques, chercheur en nouvelle économie et développement, spécialisé dans les questions de jeunesse et la participation politique, auteur d’articles sur des sujets tels que la démocratie participative, le renouvellement des élites et les relations entre les jeunes et l’action politique au Maroc

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