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Une réforme audacieuse, pérenne et équitable des régimes de retraite au Maroc

Par Mohamed Ouzzine (*)
Reporter la réforme n’est pas une solution ! C’est un aveu flagrant d’échec du gouvernement tripartite. L’annonce par la ministre de l’Economie et des Finances de l’abandon de la réforme des régimes de retraite durant ce qui reste de l’actuelle législature constitue un aveu politique explicite de l’échec du gouvernement à faire face à l’un des défis sociaux et financiers les plus graves auxquels notre pays est confronté. Il ne s’agit pas simplement de reporter un chantier technique complexe ou de différer un débat difficile à un prochain gouvernement ; il s’agit plutôt d’une décision délibérée de laisser une crise structurelle s’envenimer en silence, alors même que chacun est conscient de l’ampleur des risques qui menacent la pérennité des régimes de retraite et l’avenir de générations entières de Marocains.
Les déclarations du gouvernement sont venues confirmer la pertinence des avertissements lancés depuis des années. Lorsque le pouvoir exécutif, à quelques semaines d’échéances électorales cruciales, choisit d’éluder ce dossier, il ne se contente pas de reporter la réforme seulement, il refuse surtout d’affronter la vérité, laissant à ses successeurs la responsabilité de traiter les répercussions d’une crise que tous les indicateurs laissaient présager depuis longtemps.
Le plus dangereux dans cette situation réside non seulement dans l’absence de volonté politique, mais aussi dans l’incapacité de proposer des solutions pérennes. Le gouvernement sait, tout comme les experts et les acteurs sociaux, que les régimes de retraite, sous leur forme actuelle, ont atteint leurs limites. Par conséquent, la décision de reporter la réforme reflète non seulement des calculs électoralistes étriqués, mais révèle également les limites de l’approche qui a guidé le traitement de ce dossier durant des décennies ; une approche consistant à différer le problème au lieu de le résoudre, et à reporter la décision au lieu d’avoir le courage de la prendre.

Entre suicide actuariel et inaction politique
Le système de retraite marocain, à l’instar de la plupart des régimes traditionnels, repose sur le principe de la solidarité intergénérationnelle, selon lequel l’actuelle population active paie, par ses cotisations, les pensions des retraités dans l’espoir que les générations futures financeront les leurs. Toutefois, la pérennité de ce modèle demeure tributaire de l’équilibre de quatre variables fondamentales : (i) le rapport démographique ou rapport entre cotisants et retraités (ii) les taux de cotisation, (iii) les niveaux de pension à la retraite et (iv) les durées de cotisation et de service des pensions.

Cet équilibre est aujourd’hui menacé comme jamais auparavant. Les actuaires parlent d’une situation comparable à un « suicide actuariel » lorsque le nombre de cotisants par retraité passe sous le seuil de soutenabilité de 3 actifs pour un retraité. Cet indicateur inquiétant laisse présager l’effondrement inéluctable du fonds à moyen terme.

A la Caisse Marocaine des Retraites (CMR), le rapport démographique est passé de 7 cotisants par retraité en 2000 à seulement 2,1 en 2024, alors que les projections prévoient une nouvelle baisse de ce rapport à 1,7 d’ici 2030. Le Régime collectif d’allocation des retraites (RCAR) a atteint un niveau encore plus précaire de 1,3 cotisant par retraité, et devrait passer sous la barre de 1 d’ici 2040.

Même le secteur privé, qui a préservé un rapport de 12 à 15 cotisants par retraité durant la première décennie du XXIe siècle, enregistre également un effondrement progressif de ce rapport, situé actuellement autour de 3, alors que les projections prévoient une nouvelle chute à seulement 0,8 d’ici 2045.

La situation devient encore complexe du fait de la transformation, démographique que connaît le Royaume ; l’espérance de vie passant de 66 ans en 1990 à 77 ans actuellement, et devant atteindre 82 ans d’ici 2050. En conséquence, la durée moyenne de perception d’une pension devrait passer de 12-15 ans à 18-20 ans actuellement, et bientôt à 22-25 ans, alourdissant mécaniquement la charge du système sans aucune augmentation correspondante des cotisations.

Mais plus grave encore que ce suicide actuariel est l’inaction politique qui l’accompagne. Depuis plus de deux décennies, rapports, avertissements et études se sont succédé sans qu’aucun des gouvernements successifs n’entreprenne une refonte en profondeur des paramètres fondamentaux du système. L’âge de départ est resté bloqué entre 60 et 63 ans alors que les experts préconisaient de le relever à 65 ans. De même, la durée minimale de cotisation pour bénéficier d’une pension est maintenue à 3 ans alors que les estimations suggèrent qu’elle devrait être portée entre 15 et 20 ans. Les taux de cotisation plafonnent à 20 % du salaire brut alors que la pérennité du système requiert leur augmentation progressive jusqu’à environ 28 %.

La seule réforme mis en œuvre au niveau du secteur public entre 2016 et 2021, qui consistait en un relèvement progressif de l’âge de départ à la retraite de 60 à 63 ans, n’a été qu’une tentative limitée qui s’est rapidement révélée obsolète en raison de la poursuite des transformations démographiques.

Le constat est aujourd’hui clair et alarmant : les réserves de la CMR sont menacées d’épuisement à l’horizon 2031, celles de la CNSS à l’horizon 2036. Cela signifie que, si la situation perdure, les générations futures se trouveront confrontées à deux choix tout aussi difficiles l’un que l’autre : soit supporter des cotisations exorbitantes, soit accepter des pensions dérisoires qui ne garantissent pas une vie digne après des années de travail.

La fusion des caisses de retraite n’est pas la solution idéale
Dans ce contexte, parler de réforme structurelle fondée sur la fusion des régimes de retraite dans deux pôles, public et privé, comme prélude à l’instauration d’un régime de retraite unifié, s’apparente à une aberration technique plutôt qu’à une véritable solution. La fusion des caisses ne crée pas de richesses, n’augmente pas le nombre de cotisants, n’apporte pas de solution au vieillissement démographique et ne réduit pas le chômage ; elle ne fait que redistribuer les dysfonctionnements au sein d’une structure plus vaste.

Ce dont les régimes de retraite ont besoin, ce n’est pas simplement de rassembler des chiffres dans de nouveaux contenants, mais plutôt de créer les conditions d’une pérennité économique et démographique permettant à ces chiffres de retrouver leur équilibre.

La réforme commence par l’économie et l’élargissement de la base de cotisants
Le premier véritable levier de la réforme réside dans l’élargissement de la base de cotisants. Entre 60 et 80 % de la population active exerce encore dans le secteur informel, en dehors du système des prélèvements et de la protection sociaux. Par conséquent, l’intégration des près de 5 millions de travailleurs qui exercent une activité économique sans bénéficier d’aucune couverture de retraite constitue une priorité nationale incontournable.

De même, améliorer la gouvernance des caisses de retraite, développer la rentabilité de leurs investissements et diversifier leurs ressources financières sont essentiels pour renforcer la pérennité des régimes de retraite sans recourir à des solutions sociales choquantes.

Une réforme paramétrique en prélude à une réforme structurelle
Avant d’engager la transition vers un nouveau modèle, des réformes paramétriques s’avèrent nécessaires, non comme une solution définitive, mais comme phase transitoire permettant de gagner du temps et de préparer les conditions d’une réforme en profondeur.

Cela implique de relever progressivement l’âge de départ à la retraite à 65 ans d’ici 2035, d’allonger la durée minimale de cotisation à 15-20 ans et d’augmenter progressivement les taux de cotisation jusqu’à environ 28 %. Ces ajustements, s’ils restent insuffisants à eux seuls, auront le mérite de retarder l’épuisement des réserves, de renforcer la confiance dans la capacité de l’Etat à réformer les régimes de retraite et de préparer l’opinion publique et les partenaires sociaux à la transition vers un modèle plus pérenne.

Vers un nouveau contrat social intergénérationnel
L’essence d’une véritable réforme ne réside pas dans l’ajustement de certains paramètres, mais dans la révision de la philosophie de financement du système des retraites. La réforme structurelle, qu’elle passe par un système basé sur la capitalisation, un système mixte combinant redistribution et capitalisation, ou la création d’un fonds souverain alimenté par de nouvelles recettes fiscales, demeure le seul moyen pour protéger le système des effets du vieillissement démographique et d’assurer sa pérennité à long terme.


Le système actuel des régimes de retraite, à l’instar de nombreuses composantes de l’État-providence, repose sur des hypothèses démographiques et économiques désormais obsolètes. Persister à agir selon la même logique ne fera qu’aggraver la crise et en reporter son coût sur les générations futures.

Le Maroc a besoin d’une réforme audacieuse, équitable et pérenne qui fait prévaloir l’intérêt des générations futures sur les calculs électoralistes conjoncturels et jette les bases d’un nouveau contrat social conciliant entre solidarité et responsabilité, équité sociale et pérennité financière.
Les crises reportées ne disparaissent pas ; elles reviennent toujours plus complexes et plus coûteuses. De ce fait, la réforme des régimes de retraite n’est plus une option politique que l’on peut ajourner, mais une nécessité nationale dictée par l’intérêt du Maroc et l’avenir de ses enfants.
(*) Secrétaire général du parti du Mouvement Populaire

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