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Le Mouvement Populaire en tête des interactions politiques sur Facebook

Par Khadija El Gour *
La politique ne s’exerce plus uniquement au sein des institutions, comme la participation politique ne se réduit plus aux échéances électorales. L’espace public s’est élargi et les modalités de présence en son sein ont évolué. Les réseaux sociaux sont devenus un espace parallèle où se forgent les positions des citoyens, où sont examinées les questions d’intérêt général et où est éprouvée la capacité des partis et des acteurs politiques à communiquer, interagir et convaincre. Si l’urne nous révèle qui a pris part au vote, l’espace numérique dévoile une autre facette du rapport à la politique : qui suit, commente, débat, repartage des contenus et qui choisit d’exprimer ses positions en dehors des cadres organisationnels classiques.
L’étude de la HACA sur les réseaux sociaux et la communication politique
Dans ce contexte, la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) a réalisé, par la voie du groupe de travail concerné « La régulation et les médias numériques », une étude intitulée « Les réseaux sociaux et la communication politique : entre opportunités d’influence et risques de désinformation », et publiée le 05 octobre 2026. Couvrant la période de janvier à mai 2026, cette étude a porté sur 12 partis politiques et a analysé 2.651 publications diffusées sur les pages Facebook officielles de ces partis, tout en examinant des contenus sur TikTok, YouTube, la plateforme X et les sites web des partis.
L’importance de cette étude réside dans le fait qu’elle ne se limite pas à observer la présence numérique des partis, mais engage un débat plus large sur les mutations de la sphère politique et sur le rapport du citoyen à la politique. La communication politique se trouve ainsi confrontée à une problématique qui transcende la simple transition des moyens classiques vers les réseaux sociaux, puisqu’elle touche à la nature même de la relation entre l’acteur politique et le citoyen, ainsi qu’aux formes de participation, d’expression et d’interaction au sein de l’espace public.
De la présence numérique à la question de l’interaction
L’importance de ces données ne réside pas dans le nombre de publications produites par les partis, mais plutôt dans la transformation plus profonde de la structure de la communication politique qu’elles révèlent. Le parti, qui s’adressait autrefois au citoyen via des réunions organisationnelles, des meetings, des tracts papier et des médias classiques, est tenu désormais d’être présent dans un espace régi par la célérité, l’image, la viralité et l’interaction ; un espace dont la dynamique est influencée par les algorithmes des plateformes et la logique de l’économie de l’attention.
Ces résultats prennent tout leur sens lorsqu’on examine finement les indicateurs d’interaction. Le parti du Mouvement Populaire a ainsi enregistré un taux d’interaction de 135,6 % sur Facebook, selon les données de l’étude. Toutefois, ce taux devrait être nuancé : il ne signifie pas que 135,6 % des citoyens soutiennent le parti, ni qu’il s’agit d’une proportion d’électeurs ou d’intentions de vote. Il s’agit d’un indicateur d’interaction numérique pouvant dépasser le seuil de 100 % lorsque le nombre total d’interactions comptabilisées excède la base d’abonnés ou l’audience de référence. En effet, une même personne peut interagir à plusieurs reprises avec un même contenu ou avec des contenus variés.
Par conséquent, ce chiffre reflète l’intensité de l’interaction avec le contenu numérique selon la méthodologie adoptée par l’étude et non l’envergure du soutien politique. Il s’agit là d’un point crucial, car confondre interaction et soutien risque de transformer un indicateur numérique en une conclusion électorale que les données ne justifient pas. Un « J’aime » n’équivaut pas nécessairement à une approbation, un commentaire ne signifie pas forcément une adhésion et un partage n’implique pas nécessairement un vote. Un citoyen peut interagir avec un contenu parce qu’il le soutient, qu’il s’y oppose, qu’il le juge controversé ou, tout simplement, parce qu’il a attiré son attention.
Le citoyen, entre l’écran et l’urne
Dès lors, la véritable valeur des indicateurs d’interaction ne réside pas tant dans le classement des partis que dans la formulation d’une nouvelle interrogation sur la nature de la présence politique à l’ère numérique. Qui sont ces personnes qui interagissent ? Qu’est-ce qui motive leurs interactions ? Quelles sont les questions qui les mobilisent ? L’interaction reste-t-elle confinée à l’écran ou peut-elle se muer en une participation civique ou politique dans le monde réel ? C’est ici qu’intervient l’analyse sociologique : le chiffre ne constitue plus une fin en soi, mais une porte d’entrée pour comprendre les comportements sociaux qui le sous-tendent.
En même temps, l’étude révèle que les plateformes numériques ne remplissent pas les mêmes fonctions. Facebook conserve une place prépondérante dans la création d’interactions et la proximité avec le public, tandis que TikTok offre de larges oportunités de portée et de viralité, notamment auprès des jeunes. YouTube, quant à lui, offre un espace plus vaste pour le récit et l’explication, alors que la plateforme X se distingue par la rapidité de circulation des messages dans l’espace médiatique. Les sites web des partis demeurent, pour leur part, davantage ancrés dans une fonction institutionnelle et de référence. Cette diversité implique que le parti ne s’adresse plus à un « public » unique, mais à divers publics numériques, chacun ayant ses propres habitudes de réception et d’interaction.
Une question se pose alors, dépassant la dimension technique pour toucher à la sociologie politique : que signifie pour un citoyen d’être présent numériquement sans l’être de la même manière dans le processus électoral ?
Un jeune qui n’assiste pas aux réunions d’un parti et n’adhère à aucune organisation politique peut néanmoins participer au débat public en publiant une capsule vidéo ou un commentaire, en suivant une affaire ou en relayant du contenu politique. Cela ne signifie pas nécessairement que le désintérêt à l’égard des cadres classiques se traduit par un engagement politique alternatif, mais cela nous oblige à repenser notre manière de mesurer la participation. En effet, la participation politique ne s’inscrit plus exclusivement dans les canaux organisationnels que nous avions l’habitude de mesurer.
C’est sous cet angle que l’on peut réexaminer la question de la désaffection électorale. Plutôt que de se demander simplement pourquoi certains citoyens ne votent pas, il convient de s’interroger sur leur positionnement politique lorsqu’ils ne sont pas devant les urnes. Se sont-ils éloignés de la politique ou seulement de certaines formes d’exercice de la politique ? La prise de distance vis-à-vis des partis marque-t-elle un désintérêt pour la chose publique, ou reflète-t-elle une mutation des modes d’expression et de participation ?
L’étude n’apporte pas de réponse définitive à ces questions, car elle n’avait pas pour vocation initiale d’expliquer la désaffection électorale. Elle nous ouvre, toutefois, de nouvelles perspectives de recherche en nous rappelant que la présence du citoyen dans l’espace public ne se limite pas à un seul comportement électoral. Il peut être électeur à un moment donné, acteur numérique à un autre, et s’investir dans une initiative associative ou locale à un troisième moment. Comprendre ce nouveau citoyen politique nécessite donc d’établir des corrélations entre ces différentes formes d’engagement plutôt que de les étudier comme des phénomènes isolés.
Les opportunités d’influence et les risques de désinformation
Toutefois, ce nouvel espace recèle un paradoxe essentiel. Si les réseaux sociaux ont élargi les possibilités d’expression et d’accès à l’information, ils ont en même temps exposé davantage le citoyen à la désinformation, à la polarisation et à la manipulation des contenus. Un utilisateur ne perçoit pas nécessairement l’espace public de la même manière qu’un autre utilisateur ; les algorithmes interviennent en effet dans le classement et la mise en avant des contenus, favorisant la viralité de ce qui capte l’attention immédiate au détriment de ce qui requiert du temps, des explications et du débat.
C’est là que réside l’un des défis majeurs de la politique numérique : que la compétition pour capter l’attention se transforme en une compétition pour susciter l’émotion. Dès lors, les questions complexes nécessitant explications et analyses approfondies risquent d’être reléguées au second plan au profit de messages rapides, simplifiés et sensationnalistes. Il ne suffit donc pas que l’information soit accessible ; il est indispensable que le citoyen dispose des outils lui permettant de distinguer le fait de l’opinion, l’information de la désinformation, et l’interaction spontanée de la mobilisation organisée.
De la communication à l’écoute
Par conséquent, la responsabilité de bâtir un espace numérique démocratique ne repose pas uniquement sur le citoyen. Il s’agit d’une responsabilité partagée entre les partis politiques, les institutions, les médias, la société civile et l’université. Ouvrir une page sur un réseau social ne signifie pas nécessairement moderniser la communication politique. La véritable modernisation s’amorce lorsque la communication cesse d’être une simple diffusion de messages pour devenir une relation fondée sur l’écoute, l’échange et l’obligation de rendre des comptes.
Cela impose aux partis politiques de repenser la fonction de leur présence numérique. L’enjeu ne réside pas seulement dans la production de davantage de contenus, mais dans la connaissance de ce que disent les citoyens, de ce qui les préoccupent, de ce qui suscite leurs réactions et de ce qui les poussent à se désengager. La valeur d’une interaction ne doit pas être jaugée uniquement à l’aune de son ampleur, mais à sa capacité à générer de la connaissance, du dialogue, de la confiance, voire une participation effective à la vie publique.
Dès lors, la question primordiale n’est pas de savoir combien de citoyens ont écouté l’acteur politique ou interagi avec lui, mais plutôt combien de citoyens cet acteur a pris le temps d’écouter et avec lesquels il a interagi.
La distinction entre l’information et la communication n’est pas qu’une nuance sémantique. L’information repose sur l’envoi d’un message, tandis que la communication implique une relation réciproque où le destinataire est un acteur capable de répondre et d’exercer une influence. En politique, il est impossible de bâtir la confiance en s’adressant continuellement aux citoyens sans jamais être leur écoute.
Vers une analyse de la participation numérique
Dans le contexte marocain, il est aujourd’hui nécessaire de jeter un véritable pont entre les données électorales et les données numériques. Tout comme nous suivons les inscriptions sur les listes électorales, les taux de participation et d’abstention, il est devenu indispensable d’analyser les modes de présence numérique, la nature de la participation au débat public, les niveaux de confiance, ainsi que les processus de transition du citoyen de l’intérêt vers l’action. La donnée numérique ne doit pas se substituer aux indicateurs électoraux, mais les compléter et nous doter d’une meilleure capacité d’interprétation des mutations sociales et politiques qui les sous-tendent.
C’est ainsi que l’on peut passer du diagnostic à l’action. La priorité pour les partis politiques est de développer des mécanismes institutionnels d’écoute numérique ; lesquels ne doivent pas se limiter au simple suivi du nombre d’abonnés ou des « j’aime », mais analyser la qualité des interactions, les questions qui préoccupent les citoyens et les profils à l’origine des débats. Par ailleurs, les institutions publiques doivent renforcer l’éducation aux médias et à la citoyenneté numérique, en particulier auprès des jeunes, afin d’accroître leur capacité à appréhender de manière critique les informations et les contenus politiques.
De leur côté, les chercheurs et les universités doivent élaborer des bases de données croisant comportement électoral et comportement numérique, afin de pouvoir appréhender les liens entre le suivi, l’interaction et la participation effective. Il serait également pertinent d’envisager la création d’un observatoire national de la participation citoyenne, électorale et numérique, qui permettrait d’établir des corrélations entre les indicateurs de vote, d’abstention, d’engagement civique et de présence numérique, tout en fournissant des données périodiques aidant les institutions, les partis et les chercheurs à comprendre la société plutôt qu’à se contenter de la mesurer.Dans le même contexte, l’université est appelée à reconquérir son rôle dans l’analyse des mutations politiques et sociales induites par l’ère numérique, en menant des recherches scientifiques indépendantes pour expliquer les comportements numériques, mesurer les transformations de la confiance et de la participation et mettre en lumière les disparités entre les générations et les milieux sociaux. En effet, ce nouvel espace public nécessite une connaissance scientifique à même d’établir le lien entre ce qui intervient dans les urnes et ce qui se passe sur les écrans des téléphones, ainsi qu’à transformer des données disparates en une compréhension approfondie des transformations que connait la société.
Il est tout aussi important que les partis repensent le contenu de leur communication numérique. Le citoyen n’a pas tant besoin de davantage de messages politiques que d’informations claires, de réponses vérifiables, de véritables espaces de débat et de mécanismes permettant de suivre la mise en œuvre des promesses et des programmes. Une telle évolution ferait des réseaux sociaux en outils de reddition des comptes et de communication, plutôt qu’en une simple vitrine supplémentaire de l’action partisane.
En somme, la question n’est pas de savoir si les réseaux sociaux viendraient suppléer la politique classique ; telle n’est pas la véritable interrogation. L’essentiel est que la politique elle-même a changé : ses lieux de présence, ses modes d’expression, la manière dont ses discours sont perçus, ainsi que les outils dont disposent les citoyens pour s’en rapprocher ou s’en éloigner, ont tous évolué.
Entre l’urne et l’écran du téléphone, un nouvel espace social et politique est en train de se former. Dans cet espace, il ne suffit pas de savoir qui a voté, qui a suivi l’actualité ou qui a interagi ; il faut comprendre les motivations des citoyens : pourquoi agissent-ils ainsi ? À quel moment passent-ils du simple suivi à la participation active, de l’expression à l’action, et de l’intérêt à la confiance ?
C’est là que réside le véritable défi auquel doivent faire face les partis, les institutions et les chercheurs : passer de la simple mesure de l’audience à sa compréhension, de s’adresser au citoyen à son écoute, et aller au-delà de la collecte de données d’interaction pour créer les conditions propices à la participation et à la confiance. En effet, la démocratie numérique ne se mesure ni au nombre des publications ni aux taux d’interaction, mais à sa capacité à élargir la participation, à améliorer la qualité du débat public, à renforcer le droit à l’information et à tisser, entre le citoyen et les institutions, une relation fondée sur une plus grande transparence et une meilleure reddition des comptes.
Ce que nous ne mesurons pas ne doit pas être laissé à la simple conjecture ; quant aux nouvelles formes de participation que nous ne saisissons pas encore, elles pourraient bien devenir l’un des enjeux les plus cruciaux à l’avenir de la vie politique nationale.
* Chercheuse en sociologie

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